Groupe sanguin Bombay : comprendre le phénotype Oh, l’un des sangs les plus rares

Par Leonie Marchand
Poche de sang en laboratoire illustrant le groupe sanguin Bombay, phénotype rare

En bref : le groupe sanguin Bombay, aussi appelé phénotype Oh, concerne des personnes dont les globules rouges ne portent ni antigène A, ni antigène B, ni antigène H. Leur plasma contient un anti-H puissant : elles ne peuvent recevoir que du sang Bombay, car même un sang O déclencherait une réaction grave. Ce groupe ne provoque aucun symptôme au quotidien, mais il impose une carte de groupe à jour et un signalement auprès de l’Établissement français du sang (EFS).

Identifié en 1952 à Bombay, l’actuelle Mumbai, ce groupe compte parmi les plus difficiles à approvisionner : en Europe, on l’estime autour d’une personne sur un million, contre environ une sur 10 000 en Inde. Beaucoup de porteurs l’ignorent, car un typage rapide le confond avec le groupe O. Voici comment il fonctionne, comment les laboratoires le repèrent et ce qu’il change concrètement pour un patient, une future mère ou un donneur vivant en France.

Phénotype Bombay : l’antigène H, pièce manquante du système ABO

Pour comprendre ce sang si particulier, il faut remonter d’un cran dans la fabrication des groupes. À la surface du globule rouge, une enzyme codée par le gène FUT1 fixe d’abord un sucre qui forme l’antigène H. C’est sur cette base que les enzymes A et B ajoutent ensuite leur propre sucre. Chez une personne de groupe O, l’antigène H reste « nu » et très abondant.

Chez une personne de groupe sanguin Bombay, les deux copies de FUT1 sont inactives. Sans socle H, les enzymes A ou B n’ont rien à transformer : le globule rouge n’affiche aucun des trois antigènes, même si la personne possède génétiquement un gène A ou B. Dans la forme classique, le gène FUT2, responsable de la substance H dans la salive et les sécrétions, est lui aussi inactif. On parle alors de sujet « non sécréteur ».

Il existe une forme voisine, dite para-Bombay. L’antigène H y est absent ou à l’état de traces sur les globules rouges, mais la substance H reste présente dans les sécrétions, et de faibles quantités d’A ou de B peuvent être détectées. Les anticorps produits sont souvent moins agressifs, ce qui n’autorise pas pour autant une transfusion standard.

Groupe O, Bombay et para-Bombay : ce qui les distingue

Critère Groupe O Bombay (Oh) Para-Bombay
Antigène H sur les globules rouges Présent, abondant Absent Absent ou très faible
Substance H dans la salive Présente chez les sécréteurs Absente Généralement présente
Anticorps dans le plasma Anti-A et anti-B Anti-A, anti-B et anti-H puissant Anti-A, anti-B, anti-H souvent plus faible
Sang compatible Sang O Sang Bombay uniquement Sang H-déficient, choix validé par un laboratoire spécialisé

Comment le groupe sanguin Bombay se transmet de génération en génération

La transmission est dite autosomique récessive. Un enfant n’est de groupe Bombay que s’il reçoit une copie inactive du gène FUT1 de chacun de ses parents. Les parents, eux, ont presque toujours un groupe d’apparence banale (A, B, AB ou O) : ils sont simplement porteurs sains d’une seule copie.

Lorsque deux porteurs ont un enfant, le risque est d’un sur quatre à chaque grossesse. Les unions entre apparentés augmentent cette probabilité, ce qui explique la concentration de cas dans certaines communautés où les mariages au sein d’une même famille élargie sont plus fréquents. Conséquence pratique : quand un cas est découvert, les frères et sœurs doivent être testés en priorité. Ce sont statistiquement les personnes les plus susceptibles de partager ce phénotype, donc de devenir des donneurs compatibles.

Ce mécanisme crée aussi des situations troublantes. Un parent Bombay qui porte un gène B « invisible » peut le transmettre : son enfant apparaîtra alors de groupe B, alors que le parent semblait être O. Avant de tirer la moindre conclusion sur une filiation, un bilan immuno-hématologique complet s’impose.

Combien de personnes ont un sang Bombay : chiffres de référence en 2026

Les données de fréquence restent anciennes et varient selon les populations étudiées. Elles donnent néanmoins des ordres de grandeur fiables :

  • Inde : de l’ordre d’une personne sur 7 600 à 10 000 selon les études, avec une fréquence plus élevée dans l’ouest du pays, autour de Mumbai.
  • Europe : environ une personne sur un million, ce qui représente quelques dizaines de cas à l’échelle d’un pays comme la France.
  • La Réunion : des phénotypes H-déficients y sont documentés, et le registre national des phénotypes érythrocytaires rares a fait l’objet d’une étude portant sur 70 échantillons Bombay ou H-déficients.
  • Sangs rares en général : l’EFS considère un groupe comme rare lorsqu’il concerne moins de 4 personnes sur 1 000. Selon ses chiffres communiqués en 2024, toujours cités comme référence en 2026, entre 700 000 et 1 million de personnes vivant en France ont un sang rare, souvent sans le savoir.

Le Bombay se situe donc tout en haut de l’échelle de rareté, à côté du Rh-null, du Vel négatif ou de certains phénotypes du système Duffy plus fréquents chez les personnes originaires d’Afrique subsaharienne.

Dépistage : pourquoi un sang Bombay est souvent pris pour un groupe O

En France, un groupage sanguin valide repose sur deux déterminations réalisées sur deux prélèvements distincts. Chacune associe deux épreuves complémentaires, et c’est leur confrontation qui démasque le phénotype Bombay :

  1. L’épreuve globulaire recherche les antigènes A et B sur les globules rouges. Résultat chez un sujet Bombay : aucun des deux, exactement comme chez un sujet O.
  2. L’épreuve plasmatique teste le plasma contre des globules rouges de référence A, B et O. Chez une personne O, les hématies O ne réagissent pas. Chez une personne Bombay, elles sont agglutinées à cause de l’anti-H : c’est le signal d’alerte.
  3. La recherche d’anticorps irréguliers (RAI) montre une réaction contre toutes les cellules du panel, ce qui oriente vers un anticorps dirigé contre un antigène quasi universel.
  4. La confirmation passe par un réactif anti-H (lectine extraite d’Ulex europaeus) qui ne réagit pas avec les globules rouges, puis par l’envoi au laboratoire de référence de l’EFS. Une analyse génétique de FUT1 et FUT2 peut compléter le bilan.

Les tests rapides vendus en ligne ou les cartes de groupage « maison » ne réalisent pas l’épreuve plasmatique. Ils ne peuvent donc pas distinguer un Bombay d’un O. La découverte se fait le plus souvent lors d’un suivi de grossesse, d’un bilan avant une opération ou d’un premier don de sang.

Recevoir un résultat inattendu sur une analyse biologique peut inquiéter. La bonne attitude consiste à comprendre ce que mesure précisément le test avant de s’alarmer, une démarche que nous détaillons aussi pour les personnes dont le bilan affiche un taux de Gamma globuline élevé.

Transfusion et groupe sanguin Bombay : les règles qui protègent le patient

L’anti-H d’une personne Bombay est actif à la température du corps. Transfuser du sang O, pourtant présenté comme « donneur universel », provoquerait une destruction rapide des globules rouges reçus, avec un risque d’insuffisance rénale ou de choc. La règle est absolue : seul un sang Bombay peut être transfusé.

Pour y parvenir, la France dispose de la Banque nationale de sang de phénotype rare, gérée par l’EFS, qui conserve des unités de sang rare congelées pendant de longues années. Elles sont décongelées et acheminées à la demande, y compris vers l’étranger dans le cadre de la coopération internationale. Plusieurs leviers complètent ce dispositif :

  • la sollicitation des frères et sœurs compatibles, après accord et vérification de leur aptitude au don ;
  • l’autotransfusion programmée, lorsque le patient peut donner son propre sang quelques semaines avant une intervention prévue ;
  • les techniques d’épargne sanguine décidées par l’équipe médicale : correction d’une carence en fer avant l’opération, récupération du sang perdu pendant la chirurgie, gestes moins hémorragiques.

Le maître mot reste l’anticipation. Une chirurgie programmée se prépare avec l’établissement de santé et l’EFS bien avant la date retenue. En urgence, le fait de présenter une carte de groupe mentionnant le phénotype Bombay fait gagner un temps précieux.

Grossesse et phénotype Bombay : un suivi à organiser tôt

Une partie de l’anti-H peut traverser le placenta. Or le fœtus, qui hérite d’un gène FUT1 fonctionnel du père dans la grande majorité des cas, porte l’antigène H. Une maladie hémolytique du nouveau-né reste rare, mais elle a été décrite. Le suivi associe des RAI répétées, une surveillance échographique adaptée et une maternité informée en amont. Surtout, du sang compatible doit être réservé avant l’accouchement, au cas où une hémorragie de la délivrance surviendrait.

Quand le phénotype Bombay signale une maladie rare : le déficit d’adhésion leucocytaire de type II

Dans l’immense majorité des cas, le groupe Bombay n’est qu’une particularité biologique sans conséquence sur la santé. Il existe pourtant une exception très rare : le déficit d’adhésion leucocytaire de type II, aussi appelé CDG-IIc. Cette maladie génétique est liée à des mutations du gène SLC35C1, qui transporte le fucose à l’intérieur des cellules. Faute de fucose, l’antigène H ne peut pas être fabriqué, d’où un phénotype Bombay, mais d’autres molécules sont aussi touchées.

Les enfants concernés présentent des infections bactériennes à répétition, un retard de croissance et souvent une déficience intellectuelle. Une supplémentation en fucose par voie orale a amélioré l’état de certains patients, avec des résultats variables d’un cas à l’autre. Ce diagnostic relève de centres experts, et les familles peuvent trouver des repères généraux dans notre dossier consacré aux Maladies rares et à la manière de s’orienter dans le parcours de soins.

Groupe sanguin Bombay : les idées reçues qui exposent à un risque

  • « Le O négatif convient à tout le monde. » Faux pour les personnes Bombay, chez qui il provoque une réaction hémolytique.
  • « Mon groupe a été fait il y a longtemps, il est forcément juste. » Un groupage incomplet ou ancien peut avoir classé un sujet Bombay en O. Seule une carte établie selon les règles actuelles fait foi.
  • « Bombay et Rh-null, c’est la même chose. » Non. Le Rh-null concerne le système rhésus, le Bombay le système ABO et H. Les deux sont rares, mais ils ne sont pas interchangeables.
  • « Un enfant de groupe B prouve qu’un parent O n’est pas le parent biologique. » Pas si ce parent est Bombay et porte un gène B masqué.
  • « C’est une maladie. » En dehors du déficit d’adhésion leucocytaire de type II, le phénotype Bombay n’entraîne aucun trouble.
  • « Inutile de prévenir sa famille. » Au contraire, les frères et sœurs ont intérêt à connaître leur groupe, pour eux comme pour le patient.

Vivre avec un sang Bombay : démarches pratiques au quotidien

Une fois le phénotype confirmé, quelques réflexes simplifient la vie et sécurisent les soins futurs. Conservez votre carte de groupe sanguin sur vous et ajoutez-en une copie dans Mon espace santé. Signalez systématiquement votre groupe à chaque nouveau médecin, dentiste en cas d’acte chirurgical, sage-femme ou anesthésiste. Lors d’un séjour à l’étranger, gardez un document traduit en anglais indiquant « Bombay phenotype (Oh) ».

Si vous remplissez les conditions habituelles du don, devenir donneur régulier est l’un des gestes les plus utiles qui soient : chaque poche Bombay prélevée et congelée peut un jour servir à vous-même ou à un inconnu. L’EFS accompagne les donneurs de sang rare et peut les recontacter lorsqu’un besoin se présente.

Pour le reste, la vie quotidienne ne change pas. Une personne de groupe Bombay garde les mêmes questions de santé que tout le monde, qu’il s’agisse de sport, de sommeil ou d’alimentation, à l’image du sujet clementine diabete que nous avons traité pour les lecteurs suivis pour une pathologie chronique.

Une personne de groupe Bombay peut-elle donner son sang à n’importe qui ?

Ses globules rouges ne portent ni A, ni B, ni H, ce qui les rend en théorie compatibles avec tous les groupes ABO. En pratique, ce sang est si rare qu’il est réservé aux patients Bombay, pour qui il n’existe aucune alternative.

Comment savoir si l’on a un sang Bombay ?

Uniquement par un groupage sanguin complet réalisé en laboratoire, avec épreuve plasmatique. Aucun signe physique ne permet de le deviner, et les kits rapides ne suffisent pas.

Le groupe sanguin Bombay est-il dangereux pour la santé ?

Non, il ne cause aucun symptôme. Le seul danger concerne la transfusion d’un sang non compatible, d’où l’importance d’être identifié et de porter sa carte de groupe.

Deux parents de groupe A peuvent-ils avoir un enfant Bombay ?

C’est possible si chacun porte une copie inactive du gène FUT1. Le groupe apparent des parents ne permet pas de prévoir ce cas, seul un bilan spécialisé peut l’établir.

Existe-t-il un Bombay positif et un Bombay négatif ?

Oui. Le système rhésus est indépendant du système ABO et H. On note ainsi Oh positif ou Oh négatif, et la compatibilité rhésus doit aussi être respectée lors d’une transfusion.

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